Archive de février, 2015

L’école et les jeunes, le grand écart du numérique

L’étude JAMES 2014 vient de paraître: 97% des jeunes vivant en Suisse possèdent leur smartphone. Cet appareil qui se glisse dans la poche peut emporter nombre de ressources et d’applications pour apprendre et communiquer. Mais à l’école les téléphones portables restent habituellement interdits.

Selon l’étude JAMES 2014 (Jeunes activités médias – enquête Suisse) réalisée par la Haute école zurichoise en sciences appliquées (ZHAW), 97% des jeunes vivant en Suisse possèdent leur smartphone; 87% l’utilisent pour surfer sur Internet, 88% pour écouter de la musique, 68% pour prendre des photos ou filmer, 61% pour échanger des courriels, 53 pour jouer à des jeux. Près de 90% des jeunes ont un compte sur un réseau social quel que soit leur âge.

L’étude JAMES est réalisée depuis 2010 auprès de 1000 adolescent-e-s de 12 à 19 ans des trois régions linguistiques. Elle porte sur les activités de loisirs avec ou sans médias. Cette étude, effectuée pour la troisième fois en 2014, permet donc de faire des comparaisons et de mettre en évidence des tendances. Parmi celles-ci, on peut relever que les smartphones sont de plus en plus utilisés pour d’autres fonctions que téléphoner. La plus importante évolution constatée concerne l’utilisation de l’Internet mobile: 87% des jeunes surfent quotidiennement avec leur smartphone, alors qu’ils/elles étaient seulement 16% en 2010.

Les jeunes utilisent en masse les terminaux de téléphonie mobile ainsi que les ordinateurs, tablettes et autres appareils numériques dont leurs foyers sont équipés. La variété de l’utilisation des appareils et de leurs activités préférées témoigne de l’aisance technique avec laquelle les jeunes vivant en Suisse s’adaptent à l’évolution extrêmement rapide des moyens et applications numériques. Cependant les savoirs et les compétences que les adolescentes et adolescents ont acquis essentiellement pas des activités de loisirs restent limitées et doivent être approfondies et développées.

Il faut cependant constater en revanche qu’à l’école les smartphones restent interdits! A l’exception de rares projets pilotes menés ici ou là.

Voici, à titre d’exemple, les règles édictées dans un établissement public du secondaire II du canton de Genève qui accueille des élèves se destinant à des professions commerciales et qui pour partie préparent la maturité professionnelle commerciale:

«Les téléphones portables, appareils et autres gadgets électroniques doivent être éteints durant les cours et rangés dans le sac (y compris les écouteurs).  Ils ne peuvent pas être utilisés comme agenda, calculatrice, écran télévisuel, vidéo ou montre. Leur utilisation (sous toutes ses formes) est strictement INTERDITE dans toutes les salles de classe. Les appareils des contrevenants peuvent être confisqués.»
Ecole de Commerce Aimée-Stitelmann, Guide de l’élève, sept. 2014 (en ligne, consulté le 20.2.2015)

Comme souvent dans le monde scolaire, les téléphones portables sont assimilés à des objets ingénieux, futiles, qui plaisent plus par leur nouveauté que par leur utilité. Une affaire de mode, donc. Au lieu de s’en servir comme des outils pour s’informer, apprendre, communiquer, expérimenter…

Pourtant les usages du numérique se multiplient dans la vie quotidienne aussi bien que professionnelle. L’essor des technologies numériques et de l’Internet bouleverse notre société. De nouvelles compétences numériques et médiatiques sont nécessaires pour travailler et tout simplement agir dans la vie quotidienne.

Comment l’école publique pourrait-elle rester en dehors de cette dynamique? C’est un défi et une chance de permettre notamment aux élèves d’être plus actifs et autonomes dans leur travail et leurs apprentissages. Comment l’école pourrait-elle développer efficacement la réflexion sur les applications, les services, les contenus, les technologies de la communication et un regard critique sur leurs usages tout en interdisant l’utilisation?

Pourquoi ce qui est possible à l’école primaire communale d’Arth-Goldau (Schwytz) avec de jeunes enfants ne serait-il pas possible dans d’autres établissements? Les enfants y apprennent à utiliser leur appareil personnel (smartphone, tablette) tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’école comme un outil de travail et d’apprentissage, tout en développant un point de vue critique. Le Gymnase intercantonal de la Broye, à Payerne, développe et encourage aussi depuis plusieurs années l’usage des ordinateurs des élèves.

Ce n’est pas simple d’intégrer ces «nouveaux» outils en classe… Certes. Mais il faut aller de l’avant. Former le corps enseignant et les cadres du système éducatif. Un recyclage est à prévoir. Vite.

Le coût ? Ah, le coût ! C’est le motif habituellement donné pour être sûr de maintenir le statu quo. Mais si les élèves apportent leur propre équipement, l’argument tombe!

Un concept a été forgé pour cela, le «Bring Your Own Device» (BYOD), soit «apportez vos appareils personnels». Une pratique qui consiste à utiliser en classe ou dans un contexte professionnel son équipement personnel (téléphone, ordinateur portable, tablette) comme à Arth-Goldau.

Comme le disait une institutrice de cette école: «Il vaut mieux avoir les portables sur la table qu’utilisés en cachette sous la table!»

(Source: Blog de Jean-Claude Domenjoz)

Faible utilisation des ordinateurs par les élèves dans les classes suisses

Une récente étude (ICILS 2013) nous apprend qu’un élève sur trois seulement (34%) utilise un ordinateur à l’école au moins une fois par semaine en 2e année du secondaire I (10e Harmos) en Suisse.

C’est un des résultats mis en évidence par l’étude International Computer and Information Literacy Study (ICILS 2013, 305 p., pdf) réalisée dans 20 pays par l’International Association for the Evaluation of Educational Achievement (IEA) et l’Australian Council for Educational Research (ACER). En Suisse, un consortium composé de neuf institutions de l’enseignement supérieur a été créé pour réaliser cette étude. Fin novembre, il a publié un rapport très intéressant (100 p., pdf). Quelques résultats inquiétants ont retenu mon attention.

Cette recherche a porté sur les compétences informatiques et médiatiques des élèves, sur l’utilisation de l’ordinateur et de l’internet dans et hors du cadre scolaire, sur les usages et les représentations du corps enseignant, ainsi que des problématiques connexes. L’échantillon national comprenait 3’325 élèves, 796 enseignants et enseignantes, 144 directeurs, directrices et responsables TIC.

Les élèves suisses ont obtenus des résultats moyens en ce qui concerne leurs compétences informatiques et médiatiques en comparaison internationale. Les élèves de Suisse romande et du Tessin obtiennent en moyenne des résultats inférieurs à ceux de Suisse alémanique.

La Suisse se situe au milieu du classement, en 9e position sur 20 pays, bien qu’avec des résultats un peu supérieur à la moyenne. Les élèves dont le statut socioéconomique des parents est le plus faible obtiennent des valeurs clairement inférieures.

En revanche, la Suisse est un des rares pays de l’échantillon où garçons et filles ont obtenus des résultats globalement égaux. C’est réjouissant.

Les enseignants et les enseignantes font nettement moins utiliser les ordinateurs comme outils de travail en classe que les autres pays. Un tiers des élèves ont déclaré utiliser au moins une fois par semaine les ordinateurs à l’école, tous usages confondus […]. Donc deux sur trois ne les utilisent même pas une fois par semaine ! […]

Moins d’un élève sur dix est appelé à utiliser régulièrement un ordinateur en classe comme outils pour apprendre, rechercher de l’information, faire des expériences, collecter et analyser des données, produire des documents, communiquer, collaborer, etc. Les possibilités d’usages pédagogiques des ordinateurs, tablettes, smartphones sont si riches qu’il est difficile de les inventorier.

L’usage fréquent des outils informatiques dans les classes de notre pays est donc toujours l’exception (6% à 9%, en vert dans le graphique). On conviendra qu’il existe une bonne marge de progression…

Les ordinateurs sont utilisés deux à trois fois moins dans les classes suisses par rapport à la moyenne des pays participants ! A l’exception des cours d’informatique et TIC où 40% des élèves les utilisent fréquemment (moins cependant que la moyenne et que la plupart des autres pays). Une question s’impose: que font donc les élèves pendant un cours d’informatique et de TIC s’ils n’utilisent pas un ordinateur ?

Pourtant, ce ne sont pas les ordinateurs qui manquent dans nos écoles. Le ratio élève/ordinateur est en Suisse de 7 pour 1. On pourrait souhaiter que chaque élève dispose de son ordinateur personnel, mais c’est une bonne moyenne en comparaison internationale.

La Turquie, la Thaïlande, l’Australie obtiennent des résultats significativement meilleurs que la moyenne des pays participants et de la Suisse en particulier. Pourtant le nombre d’élèves par ordinateur est de 80 en Turquie et de 14 en Thaïlande. En Australie, il y a un ordinateur pour 3 élèves.

La Thaïlande est le pays où les ordinateurs sont utilisés en classe avec le plus d’intensité, quatre à six fois plus qu’en Suisse dans tous les champs disciplinaires (à l’exception de l’informatique). Cela veut dire par exemple qu’en sciences naturelles, si les élèves sont 7% à les utiliser fréquemment en Suisse, en Thaïlande ils sont 45%. En langue de test (français en Romandie) ils sont respectivement 6% et 36%. Pourtant, selon l’indice de développement économique de la Banque mondiale (PIB par habitant), la Suisse et la Thaïlande occupent respectivement le haut et le milieu du tableau.

Trente ans après le début de l’introduction de micro-ordinateurs dans les écoles, comment cela est-il possible ? Ne serait-on pas en droit d’attendre d’un pays hautement industrialisé et riche que les outils informatiques soient utilisés de manière banale dans les écoles ?

La maîtrise et l’usage éclairé des technologies numériques, et plus largement des médias, est un enjeu pour notre pays. Dans un récent article, nous avons rappelé l’existence en Suisse d’une fracture numérique que l’école publique devrait aussi contribuer à combler. Elle n’en prend pas le chemin.

Qu’en pensent les acteurs de l’instruction publique, les hommes et les femmes politiques, les acteurs de l’économie, les citoyens et les citoyennes ?

Références

International Computer and Information Literacy Study – Preparing for Life in a Digital Age, International Association for the Evaluation of Educational Achievement (IEA), 2014.

Étude internationale sur la compétence informatique et médiatique (ICILS 2013), Suisse First Findings, Consortium icils.ch, 2014.

(Source: Blog de Jean-Claude Domenjoz)