Les « nudes » entre mineurs sous le coup de la loi

Chaque année, la police fédérale suisse reçoit des milliers de signalement d’images pédopornographiques.

Souvent, ce sont des adolescents qui se filment eux-mêmes nus et échangent ces « nudes ». Ils sont alors identifiés et convoqués par la police, qui va jusqu’à débarquer à la maison de familles romandes.

Enquête avec Daniel Favre, responsable de la prévention à la police neuchâteloise.

« On ne fait pas la chasse aux messages d’enfants, ou aux images d’enfants… On veut lutter contre la pédocriminalité ». D. Favre

RTS – Mise au point – 08.05.2022 – 12 min 44

Les « nudes » entre mineurs sous le coup de la loi

Chaque année, la police fédérale suisse reçoit des milliers de signalement d’images pédopornographiques. Souvent, ce sont des adolescents qui se filment eux-mêmes nus et échangent ces « nudes ». Ils sont alors identifiés et convoqués par la police. L’émission Mise au point a enquêté sur le phénomène.

Un « nude » est une image dénudée que l’on s’échange sur les réseaux. Quand cette image se partage entre ados, voire entre enfants, la pratique devient problématique. Avec l’aide des services américains, la police suisse traque ces images qui tombent sous le coup de la loi comme matériel pédopornographique. Soudain, le jeune qui s’est filmé se retrouve dans la ligne de mire de la justice et de la police.

C’est ce qui est arrivé à une famille neuchâteloise, qui a reçu un appel de la police. « On nous a informés que notre fils avait mis des messages sur Instagram avec des connotations sexuelles. Le message disait: ‘jeune homme avec grande « emoji aubergine » cherche nude’. Et il voulait que quelqu’un lui envoie des photos », témoigne cette maman d’un adolescent de 14 ans. « Notre fils est un garçon équilibré, plutôt bon élève, grand sportif, ce n’est pas quelqu’un qui passe sa journée sur les réseaux sociaux. Il a été repéré par les Etats-Unis et il a été surpris lui-même que cela puisse aller aussi loin. », ajoute-t-elle.

Posté à Neuchâtel, son message a été repéré de l’autre côté de l’Atlantique comme des millions d’autres vidéos, photos et textes à connotation sexuelle.

Treize ans et accros aux réseaux
Daniel Favre, responsable de la prévention à la police de Neuchâtel, parcourt les écoles du canton pour faire de la prévention. Dans une classe de Cernier, il rencontre des jeunes de 13 ans, pour beaucoup accros aux réseaux. Une immense majorité des élèves sont actifs sur Instagram, Snapchat et Tik Tok, presque aucun sur Facebook. Certains d’entre eux ont déjà vu des « nudes ». « Si vous avez moins de 16 ans, l’âge de la majorité sexuelle, et que vous vous photographiez vous-mêmes avec votre propre téléphone, vous êtes en train de produire de la pédopornographie. Ces images peuvent finir sur des sites, n’importe où. Quand on ne veut pas que ces images circulent, il ne faut pas les faire », martèle le policier à l’assemblée. En Suisse, le code pénal interdit en effet d’offrir, de montrer, de mettre à disposition ou de rendre accessible du matériel pornographique aux personnes de moins de 16 ans. La fabrication de ce type de contenu est considéré comme de la production de pornographie enfantine.

Car les images salaces prises ou partagées par les jeunes finissent en Virginie, aux Etats-Unis, dans les serveurs du National Center for Missing & Exploited Children (NCMEC). Cette organisation non gouvernementale américaine lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants. « Aux Etats-Unis, la loi oblige les fournisseurs basés aux Etats-Unis à nous envoyer des rapports sur tout matériel relatif à l’abus sexuel d’enfants qu’ils détectent sur leurs plateformes, que ce soit Facebook, Instagram, Twitter, Google, Microsoft, Snapchat ou encore Tik Tok », explique Rebecca Steinbach, du NCMEC.

Des millions de dénonciations chaque année
Dans les bureaux de cette ONG, 80 experts examinent les photos, vidéos et textes transmis par les applications. Leur nombre augmente: l’an dernier, le NCMEC a reçu près de 22 millions de dénonciations concernant 144 pays. « En raison du grand nombre de comptes, nous faisons appel, comme les plateformes, à la technologie comme la comparaison de vidéos qui permettent de trouver et de détecter ces contenus. Nous obtenons des informations sur le nom des personnes, les adresses électroniques, les pseudonymes, parfois les numéros de téléphone. Nous transmettons automatiquement ces informations aux services de police du pays concerné afin qu’ils puissent prendre une décision », livre la responsable.

En Suisse, c’est la police fédérale, chargée de lutter contre la pédocriminalité, qui reçoit les rapports NCMEC. En 2020, Fedpol en a reçu 7852, qui ont débouché sur 1166 dénonciations aux cantons.

« Le premier travail est de trier ces images et de regarder si elles sont problématiques au sens du droit suisse, donc si elles constituent des infractions », détaille Yanis Callandret, chef de la police judiciaire fédérale (Fedpol). Le deuxième, c’est de localiser celui qui les a fabriquées ou échangées. Ces images ont d’ailleurs permis l’arrestation d’un pédophile actif en Suisse.

Fedpol reçoit également de nombreuses vidéos qui ressemblent à des blagues d’enfants, toujours plus jeunes.

On voit des jeunes enfants de 3, 4 ou 5 ans qui se filment et se mettent en scène.

Yanis Callandret, chef de la police judiciaire fédérale (Fedpol)

Retrouver les auteurs
Des rapports de dénonciation sont ensuite transmis aux cantons pour qu’ils puissent débuter des investigations sur l’auteur identifié. Au siège de la police cantonale de Neuchâtel, 15 DVD sont arrivés depuis le début de l’année. « Il y a tout le dossier: l’adresse IP, la personne qui s’est connectée, l’heure de la connection. On a vraiment tout », explique Daniel Favre.

Dans le cas du texte de l’aubergine, la police ne pouvait pas exclure qu’il s’agisse d’un adulte se faisant passer pour un mineur et qui utilise un compte pour obtenir des images à caractère pédosexuel. « Typiquement, on se dit: c’est un texte de gamin. Mais est-ce que c’est vraiment un gamin qui est derrière ce texte? », questionne Daniel Favre.

En l’occurrence, c’était bien un gamin. La police a enquêté et convoqué le jeune pour s’en assurer. « On ne fait pas la chasse aux messages d’enfants ou aux images d’enfants. Nous voulons lutter contre la pédocriminalité. Les enfants ne sont pas des pédocriminels ».

Hyperconnectés, les jeunes sous surveillance
Dénoncé par une école, un nouveau dossier vient d’arriver sur le bureau du policier neuchâtelois. « Ce sont des enfants de 8e Harmos qui ont partagé des vignettes d’ordre sexuel, assez dures, dans un groupe WhatsApp. Choqués, les parents de certains enfants ont alerté l’école », reprend Daniel Favre. Les trois copains ont été convoqués par la directrice de l’école et menacés de plainte par les parents.

« On était sur WhatsApp et des copains ont commencé à mettre des images comme ça. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai voulu en mettre d’autres, j’ai trouvé ça rigolo », témoigne l’un des enfants, âgé de 12 ans. Aussi un peu choquant? « Oui, un petit peu. Ca me choque et ça me fait rigoler. »

A Neuchâtel, la justice des mineurs n’ouvre pas de procédure pénale dans ce type de cas. Le jeune est recadré par le policier: on appelle cela un rappel à la loi. A Neuchâtel, le jeune garçon de 12 ans a promis qu’il ne le referait plus.

RTS info – 10.05.2022
Sujet TV: Anne-Frédérique Widmann – Adaptation web: Melissa Härtel

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Contact pour le canton de Neuchâtel:

Coordination Éducation Prévention (CEPEN) cepen@ne.ch