Articles associés au tag ‘culture numérique’

Cinq tendances en discussion

CLASHISATION

Phénomène décrivant un désaccord violent entre deux individus pouvant aller jusqu’à l’altercation.

Très télégénique, le clash s’illustre sur les plateaux des émissions On n’est pas couché, le Grand Journal, Ce soir ou jamais ou C à vous, où des chroniqueurs titillent jusqu’au conflit leurs invités. Exemple : le clash Aymeric Caron-Caroline Fourest chez Laurent Ruquier, où cette dernière avait lancé : «Ça me fait chier de parler avec quelqu’un d’aussi con que vous !» Sur YouTube, des compils de ces moments sous haute tension font des millions de vue. Le tweet-clash, duel en 140 signes hashtagués, très pratiqué notamment par les politiques, alimente aussi la machine à buzz.

Dans la culture numérique, le troll vise à générer des polémiques, il cherche à déstabiliser la discussion.

Pour le sociologue Dominique Cardon, il n’est pas forcément néfaste : «Le troll élargit le nombre de locuteurs, il transforme le format de discussion et en montre les limites.»

Et l’agitateur peut parfois avoir une utilité. Quand Valérie Trierweiler publieMerci pour ce moment, dévoilant sa vie privée avec François Hollande, elle force à interroger la frontière, si problématique en France, entre intime et politique. […]

HOMOGÉNÉISATION

Phénomène décrivant l’uniformisation des idées et la standardisation des débats.

La ritournelle n’est pas neuve : Bourdieu dénonçait une «circulation circulaire de l’information» produite par des médias traitant des sujets identiques sous le poids de la concurrence. Le 29 mai, dix ans après le non au référendum européen, Natacha Polony crée son Comité Orwell, un«collectif de journalistes pour la défense de la souveraineté populaire et des idées alternatives dans les médias». Elle justifie son initiative : «Nous sommes dans une époque de manipulation des mots, de transformation des vérités, où l’on ne débat pas avec celui qui pense différemment mais où on l’ostracise.» Dans sa lutte contre la pensée «unique», «préfabriquée» et même «sacralisée», elle accuse un unanimisme ambiant, au risque de frôler le complotisme. […]

HYSTÉRISATION

Phénomène décrivant l’accélération d’échanges souvent frénétiques et nerveux.

Sexiste pour certains, le terme renvoie à cette maladie liée à l’utérus dans l’Antiquité, entraînant des excès émotionnels incontrôlables. Si l’emballement est le propre des réseaux sociaux – il semble plus facile de déraper en 140 signes que lorsqu’on discute par le biais de tribunes sur deux pages -, «l’effet BFM», que décrit le journaliste Hubert Huertas, imprègne l’ensemble des médias et de la société. Dans un contexte d’anxiété sociale, l’urgence prend une tournure obsessionnelle, au risque de perdre en sens et en exigence. «Notre passion mortifère pour l’immédiateté réduit le débat public à une expertise de comptoir. Exposer un sujet complexe à une heure de grande écoute est devenu quasi impossible», affirme le politologue Gaël Brustier, préoccupé par l’anti-intellectualisme grandissant.

Malgré la pression du ton et du temps sans mémoire, les sites web progressent sur la question de la modération des débats sur les forums. Un enjeu vraiment pris au sérieux par les plateformes : elles chassent l’internaute qui, sous couvert d’anonymat, insulte et dérape. En dehors du virtuel, le débat est historiquement hystérique. Déjà, en 1937, la droite se déchaîne «contre l’école unique totalitaire» du ministre Jean Zay.

DÉMOCRATISATION

Phénomène décrivant la prolifération des prises de parole et de positions, partout, tout le temps.

Ce qui n’apparaissait qu’à des moments clés devient permanent : jadis, les médias racontaient le monde à des instants précis. Désormais, tout le monde parle avec tout le monde sans arrêt. «Les réseaux sociaux ont tendance à dissoudre la couche d’hypocrisie nécessaire à toute vie en société», déclare le philosophe François de Smet. Si l’on a reproché à Internet d’enfermer les gens dans leur bulle et leurs convictions, il offre au contraire un panorama beaucoup plus large des moyens d’expression. L’ouverture des registres rend alors possible des énonciations qui n’existaient pas ailleurs, les réseaux ayant permis toutes formes d’interaction. «On aimerait que les gens sur Facebook argumentent comme de parfaits rhétoriciens et soient informés de mille sujets. Il y a là-dedans un réel mépris de classe !» dénonce Dominique Cardon. François de Smet se veut optimiste : «Nous n’avons pas encore trouvé la bonne grammaire car nous sommes encore aux balbutiements de ce phénomène. Mais je pense que cela va s’autoréguler avec le temps.» (Source: liberation.fr)