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De gros nuages à l’horizon des médias suisses

Les Suisses consomment toujours plus d’informations en ligne, au détriment des médias traditionnels que sont les journaux, radios et chaînes de télévision.

Cette tendance de fond est confirmée par l’Institut de recherche Fög de l’Université de Zurich. Son sixième rapport annuel à l’origine de ce constat ne surprend pas et il suscite comme chaque fois des interrogations, voire des controverses, au sujet de l’évolution de la qualité des médias en Suisse.

On y apprend en particulier que les jeunes adultes de 16 à 29 ans s’informent de moins en moins à travers les médias classiques: presse imprimée, radio et télévision. Entre 2009 et 2015, la proportion de jeunes adultes consultant régulièrement les journaux imprimés par abonnement est passée de 44% à seulement 26%. Pour la télévision, cette part est passée de 65% à 39% et pour la radio, de 66% à 43%.

Autre fait significatif chez les jeunes adultes: le recul de leur intérêt pour l’information proposée par les médias classiques n’est pas pour autant compensé par une utilisation accrue des médias en ligne; car l’information qu’ils consomment sur les réseaux est souvent de qualité médiocre, chargée d’émotion, événementielle et sans mise en perspective. Donc, l’attrait de l’information pour cette catégorie de jeunes adultes est en baisse de manière générale, quels que soient les vecteurs utilisés.

L’Institut Fög étudie aussi l’évolution des médias helvétiques en examinant le type d’information proposé aux consommateurs. Il en ressort que la tendance générale est à l’augmentation des soft news au détriment des hard news. Autrement dit les nouvelles de divertissement se développent beaucoup plus rapidement que les nouvelles considérées comme plus sérieuses. Ceci surtout à cause des réseaux sociaux principalement, mais aussi des journaux gratuits, qui dominent le marché des deux côtés de la Sarine. Et ces derniers ne sont pas sans influencer indirectement les choix rédactionnels des autres quotidiens, qui craignent de perdre des lecteurs en n’offrant pas aussi de l’info-divertissement. […]

La numérisation du paysage médiatique helvétique se poursuit et affaiblit financièrement les médias classiques. Pour lutter contre l’érosion, les journaux ont développé en parallèle des sites web. Cependant, le succès n’est pas pour autant au rendez-vous. La propension à obtenir des informations en ligne sur des sites payants reste faible et les recettes publicitaires sont loin de correspondre aux attentes.

Ces difficultés structurelles conduisent à multiplier les synergies et les fusions dans la presse. Et, aujourd’hui, on constate ainsi qu’en Suisse romande, près de 80% de la presse est contrôlée par deux groupes seulement: Tamedia et Ringier. L’institut Fög ne cache pas qu’il déplore cette forte concentration de la presse dans notre pays.

Mais peut-on renverser cette tendance de fond? Cela paraît bien utopique. Car les changements brutaux à l’œuvre dans le paysage médiatique s’expliquent à l’évidence par la modification de paradigmes fondamentaux.

Pour Emily Bell, professeure à l’Université de Columbia à New York et spécialiste reconnue des nouveaux réseaux numériques, on doit prévoir le pire (Das Magazin n° 44, 30 octobre 2015). Les journaux imprimés sont encore solides. Mais ils meurent lentement, affirme-t-elle. On se trouve au début d’une seconde révolution industrielle.

La plus grande faute des éditeurs de journaux, selon elle, est de vouloir garder des liens rédactionnels et budgétaires entre les entités de l’écrit et du numérique. Ce sont deux mondes totalement différents qui ne peuvent fonctionner de concert. Chacun a sa propre spécificité. Le journaliste web travaille avec d’autres outils et standards. On parle déjà de robot-journaliste, de journaliste-analyste des données et il n’est pas impossible qu’on en vienne bientôt à ce que des algorithmes établissent un nouvel art pour cette profession.

Pour l’instant, chaque jour ou presque des nouveautés techniques émergent du paysage numérique, plus ou moins innovantes et excitantes. Relevons à ce propos que les journalistes romands ne sont pas à la traîne, du moins au niveau de l’intérêt. On peut s’en rendre compte, par exemple, en participant au groupe fermé Etre journaliste au 21e siècle sur Facebook. Il est animé par Magali Philip, journaliste férue de data-journalisme et au courant des nouveautés qui fusent à jet numérique continu. […]

De plus, les géants de l’Internet que sont Google, Apple, Facebook et d’autres lorgnent de plus en plus du côté de l’information et développent déjà des partenariats avec des éditeurs classiques. Ces gigantesques forces de frappe, appuyées sur des capacités financières incomparables, risquent de faire très mal et de laisser pas mal de cadavres au sein des groupes de presse traditionnels. […]

La presse helvétique arrivera-t-elle à jouer un rôle sur une scène mondialisée occupée par des protagonistes hyper-puissants? Les acteurs les plus entreprenants auront sans doute plus de chance de s’en sortir. Mais à quel prix? La qualité de l’information va-t-elle encore chuter? Questions pour l’instant sans réponse.

Aujourd’hui, ce sont surtout les incertitudes qui dominent sur ce que deviendra la presse dans notre pays et ailleurs.

(Source: Domaine public)

Cinq tendances en discussion

CLASHISATION

Phénomène décrivant un désaccord violent entre deux individus pouvant aller jusqu’à l’altercation.

Très télégénique, le clash s’illustre sur les plateaux des émissions On n’est pas couché, le Grand Journal, Ce soir ou jamais ou C à vous, où des chroniqueurs titillent jusqu’au conflit leurs invités. Exemple : le clash Aymeric Caron-Caroline Fourest chez Laurent Ruquier, où cette dernière avait lancé : «Ça me fait chier de parler avec quelqu’un d’aussi con que vous !» Sur YouTube, des compils de ces moments sous haute tension font des millions de vue. Le tweet-clash, duel en 140 signes hashtagués, très pratiqué notamment par les politiques, alimente aussi la machine à buzz.

Dans la culture numérique, le troll vise à générer des polémiques, il cherche à déstabiliser la discussion.

Pour le sociologue Dominique Cardon, il n’est pas forcément néfaste : «Le troll élargit le nombre de locuteurs, il transforme le format de discussion et en montre les limites.»

Et l’agitateur peut parfois avoir une utilité. Quand Valérie Trierweiler publieMerci pour ce moment, dévoilant sa vie privée avec François Hollande, elle force à interroger la frontière, si problématique en France, entre intime et politique. […]

HOMOGÉNÉISATION

Phénomène décrivant l’uniformisation des idées et la standardisation des débats.

La ritournelle n’est pas neuve : Bourdieu dénonçait une «circulation circulaire de l’information» produite par des médias traitant des sujets identiques sous le poids de la concurrence. Le 29 mai, dix ans après le non au référendum européen, Natacha Polony crée son Comité Orwell, un«collectif de journalistes pour la défense de la souveraineté populaire et des idées alternatives dans les médias». Elle justifie son initiative : «Nous sommes dans une époque de manipulation des mots, de transformation des vérités, où l’on ne débat pas avec celui qui pense différemment mais où on l’ostracise.» Dans sa lutte contre la pensée «unique», «préfabriquée» et même «sacralisée», elle accuse un unanimisme ambiant, au risque de frôler le complotisme. […]

HYSTÉRISATION

Phénomène décrivant l’accélération d’échanges souvent frénétiques et nerveux.

Sexiste pour certains, le terme renvoie à cette maladie liée à l’utérus dans l’Antiquité, entraînant des excès émotionnels incontrôlables. Si l’emballement est le propre des réseaux sociaux – il semble plus facile de déraper en 140 signes que lorsqu’on discute par le biais de tribunes sur deux pages -, «l’effet BFM», que décrit le journaliste Hubert Huertas, imprègne l’ensemble des médias et de la société. Dans un contexte d’anxiété sociale, l’urgence prend une tournure obsessionnelle, au risque de perdre en sens et en exigence. «Notre passion mortifère pour l’immédiateté réduit le débat public à une expertise de comptoir. Exposer un sujet complexe à une heure de grande écoute est devenu quasi impossible», affirme le politologue Gaël Brustier, préoccupé par l’anti-intellectualisme grandissant.

Malgré la pression du ton et du temps sans mémoire, les sites web progressent sur la question de la modération des débats sur les forums. Un enjeu vraiment pris au sérieux par les plateformes : elles chassent l’internaute qui, sous couvert d’anonymat, insulte et dérape. En dehors du virtuel, le débat est historiquement hystérique. Déjà, en 1937, la droite se déchaîne «contre l’école unique totalitaire» du ministre Jean Zay.

DÉMOCRATISATION

Phénomène décrivant la prolifération des prises de parole et de positions, partout, tout le temps.

Ce qui n’apparaissait qu’à des moments clés devient permanent : jadis, les médias racontaient le monde à des instants précis. Désormais, tout le monde parle avec tout le monde sans arrêt. «Les réseaux sociaux ont tendance à dissoudre la couche d’hypocrisie nécessaire à toute vie en société», déclare le philosophe François de Smet. Si l’on a reproché à Internet d’enfermer les gens dans leur bulle et leurs convictions, il offre au contraire un panorama beaucoup plus large des moyens d’expression. L’ouverture des registres rend alors possible des énonciations qui n’existaient pas ailleurs, les réseaux ayant permis toutes formes d’interaction. «On aimerait que les gens sur Facebook argumentent comme de parfaits rhétoriciens et soient informés de mille sujets. Il y a là-dedans un réel mépris de classe !» dénonce Dominique Cardon. François de Smet se veut optimiste : «Nous n’avons pas encore trouvé la bonne grammaire car nous sommes encore aux balbutiements de ce phénomène. Mais je pense que cela va s’autoréguler avec le temps.» (Source: liberation.fr)