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Miroir des réseaux, que dis-tu sur moi?

La récente étude JAMES indique que «89% des jeunes ont un profil en ligne» et que «78% se rendent sur les réseaux sociaux tous les jours». De plus, le désir d’obtenir des likes pour leurs selfies est particulièrement marqué chez les filles. Les garçons y sont aussi sensibles.

Lors d’un atelier «Star retouchée» organisé durant un camp d’hiver en montagne, trois garçons ne parvenaient pas à se concentrer sur la séance de portraits entre camarades. C’est pourtant un moment qui les absorbe d’habitude encore davantage que la partie «retouche selon les codes du masculin et du féminin des médias». La classe a commencé à les taquiner, tout en m’expliquant que ce trio ne pouvait plus vivre sans vérifier à tout moment le nombre de like récoltés par les images d’eux qu’ils avaient postées. Pro Juventute témoigne que «l’estime de soi et l’apparence sont des thèmes importants lors des consultations de jeunes» qui téléphonent plusieurs fois par jour au 147 à ce sujet. Par ailleurs, une de leurs enquêtes représentatives «confirme que les images de corps parfaits véhiculées (par les médias) exercent une forte pression psychologique, qui peut être accentuée par les médias sociaux». Or, «52% des jeunes indiquent qu’ils se comparent sur Facebook, 41% sur internet en général, 37% sur Instagram et seulement 28% à la télévision, 20% dans les magazines, 12% dans les journaux». Selon quels codes nous mettons-nous le plus souvent en scène? Dans nos ateliers, le constat se répète depuis de nombreuses années. Malgré nos invites à créer des portraits autant souriants que sérieux, en variant l’angle de l’appareil photo, les garçons se photographient souvent en contre-plongée – avec des attitudes imposantes –, les filles essaient volontiers la plongée avec un air tout gentil. Bien sûr, chacun déclare ne pas être influencé par les modèles des médias… Portrait, autoportrait ou selfie, quels sont les enjeux pour nous? L’artiste qui s’implique dans un autoportrait – peint ou photographié – interroge son enveloppe charnelle, son devenir. L’introspection prend place dans un processus de dialogue entre intérieur et exté- rieur, entre visible et invisible. Le résultat peut être torturé. Les selfies participent davantage d’une façon de (se) rappeler qu’on y était. On fige un instant comme pour prolonger un présent que nous peinons à vivre sur le moment, et nous cherchons à multiplier l’expérience furtive, en partageant la preuve par l’image.

Le «réflexe selfie» nous pousse parfois à nous photographier même lors d’un enterrement, dans l’intimité, ou quand nous nous trouvons témoin d’une agression ou d’un accident. Nous cherchons sans doute aussi à apprivoiser ce regard extérieur sur nous-mêmes. L’historien d’art John Berger tout comme le sociologue Erving Goffman rappellent, chacun à sa façon, que le plus souvent, les hommes regardent et les femmes (se) voient à travers le regard des hommes qu’elles ont intériorisé. Toutefois, entourés de miroirs et de smartphones, nous sommes de plus en plus nombreux à dépendre du regard des autres au point de nous voir avec un regard aliéné. C’est ainsi que nous perdons le contact avec notre être pour nous focaliser sur le paraître. Se vivre de l’intérieur est pourtant essentiel et se comparer constamment à des modèles médias impossibles – ou à des collègues mis en scène – nuit gravement à notre santé, en troublant l’estime et l’image de soi. En novembre dernier, une jeune blogueuse australienne a secoué les réseaux sociaux en racontant l’envers du décor de ses selfies «parfaits». Sa démarche dé- nonce la superficialité et la malhonnêteté des clichés mis en ligne par les «stars du net», qui ne correspondent pas à ce qu’elle appelle «la vraie vie». Outre la mise en scène des photos et le parrainage par les marques, elle explique le mal-être qu’elle ressentait à être «accro aux réseaux sociaux, à l’approbation des autres, aux statuts, et à son apparence physique». «Le respect dans un monde numérique» est la thé- matique de la Semaine des médias qui se tient du 7 au 11 mars 2016. L’occasion pour les élèves de différents âges d’interroger leurs pratiques en matière de selfie ou d’avatar. Au-delà de la dimension jouissive de la mascarade, comment nous mettons-nous en scène et selon quels canons esthétiques intériorisés? Jusqu’où aller au quotidien? Se modifier constamment pour ressembler à une célébrité ou se tourner vers des soins qui révèlent le meilleur de soi?

Sources «A 19 ans, ce mannequin dévoile la vérité cachée derrière ses photos Instagram», Nouvel Obs, 3.11.2015 Un test pour l’estime de soi: www.ciao.ch/f/estime_de_soi/infos/ 21b6a0f0bb4011df90eadfa10c9bb08cb08c/5-2-apprendre_a_s-accepter/ Deux fiches pour la Semaine des médias avec les études citées dans cet article: www.e-media.ch/documents/showFile.asp?ID=7714 pour la fiche destinée au primaire et www.e-media.ch/documents/showFile. asp?ID=7715 pour le CO et PO (rev. formulation)

La fondation images et société organise des ateliers de décod’image en soutien aux objectifs du PER, en particulier dans les domaines MITIC, FG, CT. Le but est de multiplier les éclairages sur les images médias pour mieux cerner leur impact sur nous à tout âge et renforcer notre espace de choix. Des personnes de l’éducation et de la santé peuvent également être formées à notre approche. Voir www.imagesetsociete.org

Eva Saro et son équipe, fondation images et société

(Source: Revue L’Educateur, 19 février 2016)

De la face au profil : l’aventure numérique des visages

Index : je te googlise, tu me googlises…

Au commencement était l’index. Pour nous renseigner sur une personnalité publique, mais aussi dans nos relations professionnelles, académiques ou même privées, nous avons pris l’habitude de consulter Google en amont de toute rencontre et prioritairement à toute autre source.  Dans des rapports sociaux de plus en plus quadrillés par les logiques informationnelles, chacun est aujourd’hui précédé par les traces numériques qu’il a secrétées et que le moteur de recherche donne à voir, après que son algorithme les a captées et répertoriées. Insensiblement, nous nous faisons à cette idée que les périmètres de l’identité coïncident avec ces « pages de résultats », qui dressent de chaque individu un portrait composite où la pertinence remplace la ressemblance. Destiné à nous documenter plus qu’à nous figurer, l’index tend cependant de plus en plus à nous tenir lieu de visage, parce qu’il est devenu un opérateur relationnel. […]
En utilisant le service Images que Google propose depuis 2000, la recherche renvoie non plus une liste d’en-têtes de pages web, mais une mosaïque de vignettes correspondant aux fichiers visuels trouvés sur le réseau. L’effet vitrine produit par ces visages démultipliés et exposés aux yeux de tous est saisissant. Mais ce qui frappe surtout, c’est la présence de résultats apparemment non congruents, mélangés à des images reconnaissables de la personne recherchée. C’est que la pertinence est en fait évaluée non pas de manière visuelle, mais en fonction des noms de fichiers et des contenus rédactionnels qui les environnent. Lorsque je me googlise, le « portrait » que l’algorithme me renvoie est donc une juxtaposition de visages – les miens et ceux d’autres individus –, mais aussi de divers documents graphiques et photographiques qui partagent les mêmes métadonnées que moi.
Résultat visible d’une opération de traitement documentaire, le visage qui se dessine ici est une stabilisation temporaire et artificielle d’une masse de données instables, toujours en mouvement, en expansion ou en voie de disparition (rappelons que la durée de vie moyenne d’un post sur les réseaux sociaux est de quinze heures et celle d’un site web d’environ trois ans). La succession des pages de résultats suggère qu’une même requête peut ramener un nombre quasi infini de réponses. Mais, on le sait, personne ne parcourt jamais la totalité de ces pages. […]
Pour être claire et distincte, l’image ainsi produite n’en comporte pas moins une marge d’erreur ou d’indétermination, liée aux jeux de l’homonymie ou à la coprésence aléatoire de contenus hétérogènes dans un même espace rédactionnel. Elle reste cependant largement crédible car elle bénéficie du crédit accordé à l’objectivité algorithmique. La somme ici rassemblée ne donne pas à voir la mémoire plus ou moins précise d’un sujet, ni même celle du web, mais celle d’une machine qui archive méthodiquement des traces. […]

Identités: de la reconnaissance faciale à la reconnaissance sociale

C’est donc d’abord par la question de la reconnaissance que le visage-index interroge l’identité. Cette question est celle qui marque le plus nettement l’existence d’une filiation entre les procédures d’identification numériques et celles mises en place par les premières applications photographiques au XIXesiècle. Comme Marion Zilio, nous pensons que « l’origine du visage est une invention récente née avec la photographie, en ce qu’elle permet d’offrir un visage à chacun quand, de même, elle les multiplie et permet leur diffusion rapide et en masse ». Cette technogénèse du visage l’inscrit dans une longue série de médias, qui externalisent notre appétence relationnelle en fonction des contraintes inhérentes aux dispositifs et aux rapports sociaux. Entre 1850 et 1890, la technique photographique est parvenue à un stade de perfectionnement qui permet de la mettre au service d’une double attente : celle d’une reconnaissance sociale et d’une identification policière des individus.
D’un côté, André-Adolphe Disdéri [photographe français, 1819-1889] développe son système de « portrait-carte », qui décline l’effigie en séries de figures correspondant à des situations types (chez soi, en visite de politesse, en tenue de sortie), en même temps qu’il exploite les vertus de l’image multiple. De l’autre, Alphonse Bertillon [criminologue français, 1853-1914] met au point sa méthode signalétique, qui dogmatise et normalise ce qui va devenir « la photographie d’identité ». Le premier assouvit la quête de légitimité d’une bourgeoisie en pleine ascension, qui imite le modèle aristocratique tout en s’en démarquant. Le second répond au désir de cette même classe desurveiller et punir toutes les formes de déviance qui pourraient la menacer. Dans les deux cas, un protocole méticuleux formate simultanément les images et les corps, dans des pauses standardisées par une contrainte aussi bien technique que sociale.
Dans l’atelier du photographe, le désir de reconnaissance dissout paradoxalement les individualités dans la norme, à l’instar de l’élimination typologique des singularités que la fabrique des faciès entreprend au même moment en ethnologie ou en psychiatrie. À la préfecture de police en revanche, la capture des visages glisse vers une obsession signalétique de l’identité. […]
Le bertillonnage préfigure ainsi toute une série de discrétisations qui aboutiront à la numérisation informatique. De la fiche anthropométrique au logiciel de reconnaissance faciale, en passant par le portrait-robot ou le photomaton réglé sur les prescriptions des pièces d’identité, le visage est dorénavant un jeu de données à calculer. Décomposé par ses médias, il devient lui-même programme, écriture, technique.
Les procédures de reconnaissance changent cependant de légitimation : dans les réseaux sociaux numériques, ce n’est plus le détachement du regard judiciaire qui les autorise, mais au contraire le cadre personnalisé d’une relation. Ainsi dans Facebook, le tagging des photos par les membres, associé au repérage machinique de récurrences visuelles, pourra m’assigner un visage que je ne me connais pas, avec ou sans mon consentement[+].
Plus que jamais, le visage devient donc lui-même une interface au sens technologique du terme, vecteur potentiel de logiques de surveillance – sociales, policières ou publicitaires. Le profilage ne vise plus tant à identifier un individu qu’un profil, c’est-à-dire une collection de traces interprétable en schème comportemental. La quête d’un invariant cède la place à une captation en temps réel des modulations de la personne, destinée à cibler toujours plus finement les opérations dont elle sera l’objet ou le destinataire. De la reconnaissance faciale à la reconnaissance sociale, « l’homme [devient] un document comme les autres », qu’on indexe, qu’on agrège et qu’on relie, au sein d’une sociabilité algorithmiquement assistée. Cette documentarisation des visages s’accentuera sans doute encore dans le monde des objets connectés, où toute perception se doublera d’une couche d’information personnalisée. Investissant les accessoires (Google glasses), les vêtements ou même le corps, la reconnaissance dépendra de plus en plus des interactions : sans la validation d’un réseau à un instant t, l’identification n’aura aucune valeur. […]

Avatars: rhétorique des visages-signes

Dans son expression la plus codifiée, le statut prend la forme de l’avatar. Comme son nom le laisse supposer, celui-ci manifeste à la fois les métamorphoses du sujet et leur stylisation en un système de visages-signes qui relèvent d’une rhétorique. Cette sémiotique instaure non pas la convention d’une correspondance stabilisée entre un signifié et un signifiant, mais une sémiose en acte, un faire-signe qui appelle toujours un interprétant. À l’opposé d’une grammaire faciale – comme celle que Duchenne de Boulogne avait tenté de formaliser en 1870 en stimulant électriquement les « mécanismes de la physionomie» –, l’avatar est toujours pris dans une relation. Il ne dit pas ce que je suis ou ressens, mais qui je veux être pour l’autre, dans un cadre de communication donné.
Face socialisée d’une diffraction logicielle du sujet, le visage-signe révèle et masque en même temps la décomposition informationnelle de l’identité. Sa confection suppose une maîtrise des dispositifs sociotechniques, assumée ou déléguée, mais désormais obligatoire. Le choix d’un avatar est en effet imposé par de nombreux sites ou services, si l’on veut prendre part à la sociabilité numérique. Deux options sont possibles : soit l’utilisateur dispose des compétences pour en fabriquer un, soit la plateforme lui en fournit un d’office. L’individu doit donc apprendre à décliner son identité, moins pour en fournir la preuve que pour montrer son aptitude à en produire des déclinaisons. Au-delà de leur diversité, il est possible de dresser une typologie de ces avatars. À côté des portraits photographiques qui visent une ressemblance, certains portent une énonciation ironique ou parodique qui détourne le principe d’identification, d’autres incarnent la personne dans des modèles auxquels elle s’identifie (star, célébrité), expriment ses goûts, ses humeurs, ses « styles de vie », ou questionnent enfin la réflexivité du dispositif en jouant de miroirs, d’images et d’écrans.
Cette rhétorique démultiplie les visages et les fait circuler dans tous les espaces d’information et d’échange, du réseau social à l’intranet d’entreprise, du forum au moteur de recherche, du cours à distance à la banque en ligne. Au point qu’à force d’être omniprésents, ils finissent par passer inaperçus. L’avatar marque cependant l’injonction qui est désormais faite aux individus de se médiatiser et de travailler le « design de leur visibilité ». Comme l’a montré Dominique Cardon, l’identité affichée relève aujourd’hui de tactiques relationnelles, adaptées aux règles et finalités de chaque service. Sur un site de rencontre, une plateforme de curation, un blog de fans ou un forum hébergé par un organe de presse, je ne montrerai pas le même visage et je ne réglerai pas ma visibilité de la même manière.
Dans ces jeux rhétoriques, il est moins question d’assigner une identité que de la canaliser par une image circulante, où le corps n’est plus enfermé dans une catégorie (comme l’était au XIXe siècle celui de l’ouvrier, du fou, de l’hystérique ou du criminel), mais catégorisé par des postures et des attentes d’interaction.

Graphes: le mapping des visages

On le voit, le visage-signe n’a de sens que dans un contexte réticulaire, qui en prescrit les règles d’usage et le connecte à d’autres signes. Un réseau social montre moins des personnes qu’un pêle-mêle d’actions et de traces, où les individus sont imbriqués les uns aux autres sans qu’il y ait nécessairement recouvrement exact entre le nom, l’image et l’action enregistrés. Par le jeu des conversations, citations, commentaires et recommandations, l’identité se diffracte dans l’espace du média, comme sur ces « murs » Facebook où les activités des membres connectés d’un même cercle se superposent. C’est la résonance multiple du comportement de chacun qui fait la trame et la dynamique du réseau. Sans elle, les données captées n’ont aucune valeur d’échange.
Dans cette trame, l’identité change de forme et passe du type au token. Au lieu de chercher une règle, une structure ou une routine derrière l’apparente diversité des phénomènes – comme l’ont fait toutes les sciences au XXe siècle –, on s’efforce désormais de pister et de corréler des singularités. Au sociotype succède ainsi le graphe, qui valorise des granularités d’information toujours plus fines, dynamiques et interconnectées. À l’instar de la friendwheel montrant la roue des connexions d’un individu avec ses amis Facebook, le visage se fait alors mapping : il cartographie des liens dont le sujet est le dénominateur commun.
Comme l’identité ne traduit plus une somme d’attributs stables et représentables, mais une position dans des communautés plus ou moins éphémères, le visage n’a plus le monopole de la visibilité identitaire. Celle-ci s’exprime désormais par des cartes, des graphes, des pêle-mêle, des albums, qui donnent à voir le degré de connexion de l’individu.
La trace numérique rompt ainsi avec l’empreinte photographique du sujet, telle que Barthes l’avait décrite. Loin de l’expérience tragique ou traumatique du ça-a-été, le visage numérique est par définition traitable, toujours en process et le sujet, s’il n’en contrôle jamais entièrement le périmètre (techniquement et socialement déterminé), peut du moins en devenir l’éditeur. Sélectionnant, agrégeant, diffusant ou archivant ses propres traces, l’internaute se redocumentarise à loisir. Il peut même prendre en charge l’enregistrement de ses propres données, comme dans la pratique du Quantified Self, où se combinent mesure de soi, récit de soi et partage de soi. Remplacé par des scores, des courbes, des coordonnées sur des échelles, le visage devient alors un portrait purement informationnel, qui renvoie à un individu-data.

Selfie: le visage-conversation

Si elle n’en a plus le monopole, la photographie bien sûr n’est pas restée à l’écart de cette réflexivité numérique, dans laquelle elle puise au contraire les ressources d’un nouvel essor. Cette deuxième histoire photographique commence avec l’installation d’un petit miroir en façade du camphone[camera phone] de Sharp en 1997, suivie de près par la sortie de l’iPhone d’Apple, pourvu d’une caméra frontale. À partir de 2007, s’opère ainsi un retournement optique généralisé, assorti de l’abandon progressif de l’appareil photo au profit du terminal. En relevant désormais de la téléphonie mobile, l’autoportrait sort de la pratique photographique marquée d’intentions plus ou moins explicitement esthétiques ou artistiques, pour devenir usage vernaculaire, geste quotidien effectuable en toute circonstance.
Le champ du photographiable comme ses conditions s’en trouvent élargis, tout en recentrant la photogénie numérique sur notre propre mobilité. L’image de soi relève alors moins de la prise que de l’envoi : elle est un acte communicationnel avant d’être la fixation d’une trace. Une photo qui ne circulerait pas, qui ne serait pas partagée, likée, commentée ou retweetée n’a plus de valeur. Les plateformes de réseaux sociaux deviennent ainsi les plus grandes bases d’images qui aient jamais existé, parce qu’elles servent de réserve à ces images communicantes qui prolifèrent.
Outre qu’elle reçoit un nom, la pratique du selfie devient alors, non pas un genre, mais un type de comportement communément partagé, qui invente rapidement ses propres codes. La propagation de ces visages conversationnels est telle qu’on ne saurait concevoir aujourd’hui un objet communicant dépourvu d’un dispositif d’autophotographie.
Étendue à la vie même, cette réflexivité devient quasiment pervasive [se diffusant partout] et notre environnement est désormais peuplé d’images de soi. Éphémère, anodines, insignifiantes, ces images n’ont de sens que dans le contexte de leur émission/réception. Souvent interprété comme l’ultime symptôme d’un égocentrisme narcissique, le selfie trouve au contraire sa légitimé dans le rapport à l’autre. Contrairement à l’autoportrait, il accueille d’ailleurs souvent des images peu avantageuses de soi où l’on ne « s’aime pas », mais qui disent la spontanéité d’une relation dans l’instant.
À ce titre, plus qu’avec le portrait, le selfie a à voir avec ces photos de plateaux repas qui s’échangent sur Flickr, par lesquelles les individus jouent à se documenter et se connecter, dans un espace simultanément intime et public. Items contextuels, ils sont néanmoins fortement redondants, au point d’élaborer une grammaire communicationnelle proche du mème [élément repris en masse sur Internet] : gestes et attitudes planétairement partagés, miroir d’une multitude qui doit s’individuer pour ne pas se dissoudre.
 Le selfie donne donc un visage au nous Plus qu’une image de l’individu, le selfie donne donc un visage au nous. C’est en couple ou dans une communauté que l’on s’échange ces clichés, et les selfies de groupe eux-mêmes se multiplient, comme l’atteste la récente mise sur le marché d’une canne éloignant le smartphone du sujet pour que plusieurs personnes puissent se photographier ensemble.

Faut-il voir dans cette nouvelle technique du nous une réponse à la difficulté que rencontre le collectif post-mass-media pour s’apparaître ? Certes, le selfie ne peut tenir lieu d’image du collectif au sens politique du terme, mais il en indique néanmoins peut-être le chemin.Le visage s’est lui-même converti en flux de données, à la fois occasionnelles et calculables, discrètes et relationnelles 

À l’heure où on ne peut plus ne pas laisser de traces, le visage s’est lui-même converti en flux de données, à la fois occasionnelles et calculables, discrètes et relationnelles. Entre surveillance et dissémination, l’individu-média doit sans cesse réinventer sa réflexivité, en exploitant aussi bien les dysfonctionnements que les performances de ses prothèses technologiques. Car le système de couverture médiatique produit aussi des marges d’incertitude, qu’il faut savoir saisir pour imaginer sa présence. C’est ce que de nombreux artistes explorent, en recherchant par exemple des « accidents visuels » dans Google Street View, en produisant de la fiction à partir de données prélevées, en poétisant le récit algorithmique que les moteurs enregistrent de nos vies. On peut aussi, plus simplement, évoquer ces pratiques qui font des images indéfiniment répétées des images adoptées. Objets d’une élection, d’une attention et d’une archive, elles redonnent alors un visage aux identités disséminées par les flux informationnels. Entre travail de deuil et collection, elles détachent le sujet de son identification, pour le faire exister pleinement comme image, dans une mémoire partagée.

(Source: Louise Merzeau sur Inaglobal.fr)

Selfies: pourquoi l’abus est plus dangereux pour les filles que pour les garçons

Les “selfies”, ces photos que l’on prend de soi-même, n’ont rien d’une photo-souvenir. Le but affiché par les jeunes (et surtout les filles) est de s’exposer au jugement de ses pairs sur les réseaux sociaux.

Les jeunes ont une étonnante capacité à s’approprier les nouvelles technologies, d’une façon qui déroute parfois leurs concepteurs. Ainsi l’extraordinaire succès de Facebook, à l’origine destiné à mettre en réseau des personnes à distance. En peu de temps, Facebook est devenu un outil très prisé des jeunes pour reproduire ce que les cours d’écoles connaissaient depuis longtemps: les jeux d’alliance pour devenir “populaire” et pour exclure les indésirables.

A y regarder de plus près, Facebook n’a pas réussi à offrir cet espace de liberté et d’expression revendiqué par les jeunes. Au contraire, il s’agit pour eux d’un monde extrêmement formaté où il faut suivre à la lettre les codes, au risque de se faire exclure ou dénigrer violemment. En bref, il faut “liker” (= “j’aime”) ce que font les personnes “populaires” pour avoir des chances de gagner en popularité. Celle-ci se grappille à travers le nombre d’amis affiché, de supporters devrait-on dire, et la beauté. C’est là qu’interviennent ces fameuses photos personnelles, les selfies.

Car sur les réseaux sociaux, il faut se mettre en évidence ! Être vu est la condition sine qua non pour exister. Mais pas n’importe comment. Les photos de soi ne sont jamais anodines : elles sont toujours posées, et montrent une belle facette de soi-même. Mais ne nous y trompons pas, le but de la photo est d’être vu, si possible apprécié, par les personnes qui la verront. Il ne s’agit pas d’un acte égoïste où se rejouerait le drame de Narcisse. Non, c’est un acte social par excellence, où le regard et le jugement des autres sont primordiaux. D’autant plus à l’adolescence où le regard des pairs devient crucial.

Les selfies n’ont rien des photos souvenirs que l’on regarde pour se remémorer de beaux instants passés. Elles ont pour but d’exposer la personne, de la jeter dans l’arène des jugements d’autrui. C’est pour cela que l’estime de soi est en péril. Il suffit que ces clichés soient dénigrés pour que l’image personnelle en prenne un coup. On comprend dès lors pourquoi ce sont les filles qui en raffolent le plus, elles pour qui l’apparence est essentielle sur le marché de la séduction. Et cela explique pourquoi elles encourent un risque plus grand que les garçons…

Alors que faire ? Soyons réalistes : les commentaires des adultes et des spécialistes n’y changeront rien. Il faut que jeunesse se fasse. Les selfies continueront de déferler sur le web. Et les psys continueront de réparer l’estime de soi abîmée de celles et ceux qui s’y seront brûlé les ailes. Heureusement une minorité, car les autres auront appris grâce à cela que le regard des anonymes n’est pas forcément bienveillant, et surtout qu’il n’est pas nécessaire pour s’apprécier soi-même. L’estime de soi se construit de l’intérieur, rarement derrière un objectif photographique, et jamais derrière un écran d’ordinateur. (Source: Atlantico)